Comment je fais apprendre
La plupart des formations ratées que j'ai vues souffraient du même mal : trop de contenu.
Pas parce que le formateur en savait trop. Parce qu'il n'avait jamais pris assez de recul sur son propre métier pour voir ce qui compte vraiment — et couper le reste. L'ironie, c'est qu'on attend précisément ça d'un formateur.
Voici comment je m'y prends. Avec des exemples réels, pas des principes.
Prenons Docker, un cours que je connais bien.
La version exhaustive existe, et elle est tentante. Dès la première heure : les images, les volumes, les networks, les registries, le multi-stage build, Compose. Tout est vrai. Tout est utile. Un jour.
Le problème est dans ce mot : un jour.
Quand on découvre Docker, on n'a pas besoin des networks. On a besoin de comprendre ce qu'est un conteneur, d'en lancer un, de voir ce qui change par rapport à ce qu'on connaît déjà. Les networks viendront — dans trois semaines, le jour où on aura un vrai problème qu'ils résolvent. Les donner tout de suite, ce n'est pas être généreux. C'est noyer.
Alors je coupe. Et je ne dis pas « aujourd'hui, on ne fait pas les networks » comme une excuse. Je le dis comme une décision.
Choisir, c'est ça, concrètement : trier ce qui compte maintenant de ce qui peut attendre, ordonner par le moment où on en a besoin — pas par le sommaire d'un livre — et assumer ce qu'on laisse dehors.
C'est la partie que personne n'aime. Laisser dehors, ça donne l'impression d'un cours incomplet. Mais un cours n'est pas un inventaire. Ce que je retire est aussi réfléchi que ce que je garde. Parfois plus.
Prenons un cours qui, sur le papier, contredit tout ce que je viens de dire.
J'ai écrit pour OpenClassrooms un cours sur les design patterns en JavaScript. Neuf patterns. Un inventaire, en apparence : Constructor, Factory, Singleton, Adapter, Decorator, Proxy, Observer… la liste complète. Difficile de faire plus exhaustif. Où est le refus, là-dedans ?
Il n'est pas dans ce que je coupe — je ne peux rien couper, un cours sur les patterns doit couvrir les patterns. Il est ailleurs : dans l'ordre, et dans le rythme.
On ne commence pas par un pattern. On commence par l'orienté objet, l'héritage, le prototypage — ce qui rend les patterns lisibles. Sans ça, un pattern n'est qu'une recette qu'on applique sans comprendre. Ensuite seulement, ils arrivent. Un par un. Jamais le catalogue déversé dès la première heure.
Et chaque pattern suit exactement la même unité. Un problème concret d'abord — pas la définition. Sur l'Adapter, par exemple : une API de filtrage à migrer vers une version plus rapide qui ne s'utilise pas de la même façon. Le pattern vient répondre à ce problème, pas l'inverse. Puis on le code. Vraiment, soi-même, avant de voir la solution.
C'est ça, choisir, même quand on ne peut rien retirer : décider de l'ordre où les notions arrivent, et refuser de tout donner en même temps. L'inventaire est réel. Ce que je refuse, c'est de le servir en vrac.
Jusqu'ici, j'ai parlé de choisir le contenu et d'en ordonner l'arrivée. C'est la partie qu'on peut préparer. Sur le papier, au calme, avant la séance.
Mais il y a une partie de l'enseignement qu'aucun plan n'atteint.
La salle se tait. Tu viens d'expliquer quelque chose, ou tu viens de poser une question, et il y a ce silence. Le problème, c'est que tu ne sais pas ce qu'il veut dire. Est-ce qu'ils réfléchissent ? Est-ce qu'ils sont perdus ? Le même silence, deux sens opposés — et deux réactions opposées à avoir dans la seconde qui suit. Relancer, ou laisser le temps. Reformuler, ou se taire.
Ce que tu fais à cet instant ne vient ni du contenu, ni du plan. Ça vient d'ailleurs. De la façon dont tu te tiens quand ce que tu avais prévu ne t'aide plus.
C'est la partie dont presque personne ne parle en formation. On sait transmettre un contenu ; on peut même, avec de l'effort, transmettre une méthode. Mais ça — cette manière de lire une salle, de sentir la confusion avant qu'elle ne devienne du décrochage — je ne sais pas la mettre sur une slide. Et c'est pourtant ce qui sépare une formation qui tient d'une formation qui récite.
C'est la chose que je travaille le plus. Et la plus difficile à transmettre.
Voilà comment je fais apprendre. Ça tient à peu de chose, au fond : décider de ce qui compte, ordonner par le moment où on en a besoin, et savoir renoncer à son propre plan quand la salle le demande.
Rien de tout ça n'est spectaculaire. C'est même souvent invisible — un bon cours donne l'impression que l'évidence coulait de source, alors que le travail était justement de choisir cette évidence-là parmi cent possibles.
Une formation ne se juge pas à ce qu'elle contient. Elle se juge à ce qu'elle a choisi de laisser dehors, pour que le reste tienne.
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